Cher travail
















Cher travail, 

pouvait-on imaginer plus mauvaise période, coïncidence plus ironique ? 
Cela pousserait presque à sourire, non ? (oui, si l'on grattait un peu, cela nous pousserait plutôt à grimacer… mais à quoi bon gratter ?) 
T'écrire aujourd'hui, à toi qui n'a plus de visage depuis plusieurs semaines. À toi dont les traits s'estompent un peu plus chaque jour. 
D'aussi loin que je me souvienne, je crois que je n'ai jamais aussi peu su à quoi tu devais ressembler, à quoi j'aimerais que tu ressembles. 
Une vie jalonnée de « qu'est-ce que tu aimerais faire quand tu seras grande ? », d'idées finalement sages comme des images, qui mises bout à bout ne donnent aujourd'hui plus rien. 
Je devrais peut-être me retourner, faire la liste de ces métiers rêvés, espérant que mon moi d'alors me soufflerait une direction, trouverait un fil conducteur un peu caché mais rétrospectivement si flagrant. Quand on me parle de toi en ce moment, je me heurte à une série de verbes – découvrir, lire, écrire, analyser, partager, échanger…–, une liste que je ne parviens plus à faire rentrer dans les jolies cases « métier » bien proprettes de mon enfance. 
Travail, cher travail, je t'écris aujourd'hui pour essayer de te retrouver, pour réapprendre les contours de ton visage, pour qu'enfin le flou cesse, ne serait-ce que pour un moment. 

Soyons lucides, il se pourrait bien que cette lettre ne soit que les prémices d'une longue correspondance... 

(lettre écrite suite à un appel à participation lancé par Philosophie Magazine. Elle n'a pas été retenue pour être publiée, j'ai donc décidé de lui offrir une seconde vie par ici...)

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